À 68 ans, j’ai croisé suffisamment de gens pour les reconnaître au premier coup d’œil : ce sont les détenteurs de la vérité.
Ils sont partout. Au café, à la table familiale, dans les commentaires de Facebook, à l’apéro, parfois même dans le bureau du médecin. Ils ont une particularité : ils savent. Mieux que vous. Sur tout.
Sur l’éducation des enfants — alors qu’ils n’en ont pas, ou qu’ils les ont ratés.
Sur l’argent — alors qu’ils en manquent ou qu’ils en ont fait peu de chose.
Sur le couple — alors qu’ils enchaînent les ruptures ou qu’ils restent par lâcheté.
Sur la santé — alors qu’ils négligent la leur.
Sur la vie — alors qu’ils n’ont jamais pris le temps de la regarder.
Le détenteur de la vérité a un don : il transforme chacune de ses opinions en certitude, et chacune de vos hésitations en faute. Vous lui dites que vous avez choisi telle voie, telle décision, tel chemin. Lui, il vous explique pourquoi vous avez tort. Il ne vous demande pas pourquoi vous avez choisi ainsi. Il ne s’intéresse pas à votre histoire. Il vous corrige.
Et toujours — toujours — sans qu’on lui ait rien demandé.
Ce qu’il y a de fascinant, chez ces gens-là, c’est leur incapacité à voir que le monde ne les a pas placés sur cette terre comme oracle. Personne n’a coché la case « donnez-moi votre avis sur ma vie » en naissant. Personne ne s’est dit ce matin en se levant : « Tiens, j’aimerais bien qu’on me dise ce que je dois penser, ressentir, faire. »
Mais le donneur de leçons, lui, croit que vous attendez ses lumières. Il le croit sincèrement. C’est ça qui le rend insupportable et un peu pathétique à la fois.
À mon âge, j’ai compris une chose. Ceux qui ont vraiment quelque chose à transmettre ne le font presque jamais sous la forme d’un conseil non sollicité. Ils racontent. Ils écoutent. Ils donnent un exemple — le leur. Et ils se taisent quand ce n’est pas le moment. La sagesse n’élève pas la voix.
Le bavard moralisateur, lui, parle parce qu’il a besoin que vous écoutiez, pas parce qu’il a quelque chose à dire. Toute la différence est là.
Alors si jamais l’un d’eux vous tombe dessus, voici ce que m’a appris l’expérience : ne discutez pas. N’argumentez pas. Souriez poliment, hochez la tête, et passez à autre chose. La vérité, c’est qu’ils ont surtout besoin d’un public — alors ne soyez pas le leur.
Votre vie est à vous. Elle est faite de vos choix, de vos erreurs, de vos beautés. Et vous n’avez pas à rendre de comptes à un type qui a passé la sienne à dicter les leurs à des gens qui ne lui demandaient rien.
— Charlo
